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01/08/2025

Ce matin-là, sous un ciel pluvieux, la Lecky Road de Derry était calme. Le quartier du Bogside, pourtant, s'était toujours refusé au silence.


A l'angle de Rossville Street, une immense fresque peinte sur la façade à trois niveaux d'une maison représentait une écolière irlandaise. Annette McGavigan mesurait quelques mètres de plus que nous et nous fixait. En 1971, elle avait été tuée d'une balle dans la tête par la police britannique.
Nous oubliions la pluie.

Plus loin, sur Westland Street, une autre fresque représentait les visages des victimes du fameux dimanche 30 janvier 1972. Dans cet arrière-plan rose et ces plumes, il y avait de l'innocence.
Ce jour-là, la police britannique avait tué 14 civil.e.s lors d'une protestation pacifique pour les droits civiques.
Dans les rues, il y avait les héros ordinaires du Bogside.
En 1920, la République d'Irlande obtenait son indépendante. Les nouvelles frontières mettaient fin à plusieurs siècles de tensions entre les catholiques Irlandais et un Royaume-Uni protestant.
Au nord, six comtés à majorité protestante formeraient l'Irlande du Nord, au Royaume-Uni. Par ce découpage administratif, Derry continuait à dépendre de la Couronne malgré une population à 70% catholiques.
Entre 1967 et 2007 en Irlande du Nord, dans un contexte mondial de lutte pour les droits civiques, des organisations pacifiques et paramilitaires réclamaient la fin des discriminations structurelles envers les catholiques. Les revendications se mêlaient à des volontés nationalistes et indépendantistes. Elles s'opposaient aux troupes paramilitaires unionistes et à la police britannique. La période était aujourd'hui appelée "the Troubles".


Sur notre chemin, nous croisions Nelson Mandela et Bobby Sands, activiste et membre du parlement. La fresque resituait l'histoire du Bogside dans un contexte international de luttes.


A partir des années 1960, la formule était utilisée autour du monde, aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et dans les pays colonisés pour mettre fin aux discriminations raciales.
Le Bogside était un quartier périphérique, essentiellement ouvrier et catholique. Il témoignait de plusieurs siècles d'inégalités structurelles d'accès à l'emploi et au logement.
Le Bloody Sunday avait mis en lumière l'usage systémique de la violence policière au service de l'establishment britannique. En 2025, un seul policier avait été condamné, puis acquitté, pour le meurtre des 14 civil.e.s.

Aujourd'hui, le Musée de Free Derry s'attachait, avec grande dignité, à restituer le contexte structurel des Troubles. Il s'agissait de mettre à l'écart les intentions séparatistes ou terroristes qui avaient été prêtées aux manifestants à la suite de la répression.
Les rues semblaient témoigner d'une méfiance toujours actuelle à l'égard de la violence d'Etat. A côté du musée, un poster demandait justice pour l'Irlandaise Rebecca Browne, renversée par une voiture de police en 2023.




Les fresques côtoyaient des messages signés par des organisations socialistes ou révolutionnaires. Aujourd'hui, le Bogside restait un symbole des luttes anti-coloniales et anti-capitalistes.
Plusieurs oeuvres exprimaient leur solidarité avec le combat palestinien, en plein contexte d'invasion israélienne.


La peinture avait été réalisée illégalement en 1969 sur le flanc d'une maison. Elle signalait l'entrée d'une zone irlandaise auto-proclamée où la police britannique ne pouvait rentrer.
Les murs, dans le Bogside, ne divisaient pas. Celui-ci portait régulièrement les couleurs de luttes civiques. En 2025, l'histoire du quartier était toujours celle des droits humains à travers le monde.


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