Créer de nouveaux imaginaires depuis les paysages abandonnés ou saturés par l'industrialisation.
27/09/2024
A l'été 2024, je rejoignais la marine marchande à bord des ferries sur la Manche.
J'étais steward.


Nous travaillions sept jours en mer pour sept jours de repos. La relève de l'équipage se déroulait chaque mardi. A la gare maritime, mes collègues portaient, comme moi, la chasuble obligatoire pour traverser la zone d'accès restreint.
Leur nonchalance me frappait. La plupart d'entre eux était habituée aux "marées", c'est-à-dire aux semaines de travail à bord. Les embarquements, se succédant, ne ressemblaient peut-être plus à une grande aventure.
Notre ferry ferait un aller-retour par jour entre la France et l'Angleterre, soit quatorze traversées de la Manche par marée.
Nous étions enfin autorisés à embarquer. Je marchais d'un bout à l'autre de la zone portuaire, franchissais la coupée qui reliait la terre au bord, et allait consulter la feuille de service dans le hall pour connaître mon numéro de cabine.
L'heure du bord était britannique. Je remontais ma montre.


Une coursive (couloir)
(The Smiths - There is a light that never goes out)


En dehors des cabines, le carré était l'espace de vie de l'équipage. Nous y mangions et jouions aux cartes et aux fléchettes. Nous regardions des matchs et les informations à la télévision, et ce quotidien semblait assez loin de notre huis-clos.
Ma cabine était spartiate et fonctionnelle. J'aimais m'y reposer. Je la partageais avec un autre steward.
Le quotidien à bord dépendait du rythme des embarquements, des débarquements et des heures de repas. Tout le personnel hôtelier était alors mobilisé.
Le sommeil était biphasique : nous dormions de quatre à cinq heures par nuit, puis deux ou trois heures en journée.
Dans un bateau, il faut trouver son équilibre. Le lieu de l'intime est aussi celui du travail.
Je finissais mon service vers minuit et je m'isolais dehors sur le pont.
Comme un rituel, je retournais ensuite dans ma cabine pour une courte nuit et enfilais, au lever du soleil, ma chemise et mon nœud papillon.




Un navire au loin

Les lumières de Portsmouth
A la fin de l'été, les escales étaient plus longues. Nous étions autorisés à débarquer. J'ai enfin pu visiter Portsmouth, dont je ne connaissais que le rivage.
Nous entrions au Royaume-Uni avec une certaine classe : nous n'avions qu'à montrer notre carte de navigant à un agent de la gare maritime pour circuler.
Cette liberté de déplacement était néanmoins teintée d'une ironie certaine. Le journal télévisé de la gare de Portsmouth diffusait les images de la noyade de douze migrant.e.s qui tentaient de traverser la Manche.

La gare maritime de Portsmouth
Portmousth était plus calme que Bristol, ville de mes études que j'avais tant aimée. Le barber me parlait de la longue tradition maritime de la ville, où la marine militaire britannique est formée. Ce barbier délestait les marins de leurs cheveux superflus toute la journée.

La saison se terminait et je décidais, pour l'instant, de retrouver un travail à terre...
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