Créer de nouveaux imaginaires depuis les paysages abandonnés ou saturés par l'industrialisation.
06/05/2022
Le samedi 26 avril 1986.
Tout allait changer ce jour-là pour les habitant.e.s de cette maison, et pour l'URSS toute entière.
Les semaines suivantes étaient pourtant ordinaires.
On célébrait la Journée Internationale des Travailleurs le 1er mai et le Jour de la Victoire contre l'Allemagne nazie le 9 mai.
Personne ne savait.

Dans une école : "Vive le 1er mai !"


Une carte "Guerre Patriotique - Jour de la Victoire"
La zone d'exclusion de Tchernobyl est un territoire militaire à l'accès restreint, qui dessine un rayon de 30km autour de l'ancienne centrale. Elle représente 2600km² en Biélorussie et 2200km² en Ukraine.
Les habitant.e.s ont été évacués plusieurs semaines après l'explosion, et ne sont jamais revenus.
Peter, mon guide, reposait le calendrier derrière quelques livres. Les documents portant la date de la catastrophe avaient en général été volés. L'objet était historique.
La partie de la zone où nous étions était ouverte pour la première fois. Peter la découvrait aussi.
Nous étions à dix kilomètres du réacteur 4.
Prypiat, en Ukraine, était la ville la plus populaire de la zone. Elle n'avait été fondée qu'en 1970, sept ans avant la mise en service de la centrale. Il s'agissait d'une ville au service du prolétariat, pensée pour loger les travailleurs du nucléaire et de leur famille.
Sur le vieil atlas soviétique de 1960 que Peter conservait dans sa voiture, Prypiat n'existait pas.

Les deux pays étaient essentiellement agraires. La zone biélorusse couvre, avant tout, 95 villages.
La visite était escortée par deux militaires. Notre van suivait les anciens sentiers au milieu de la végétation qui enveloppaient les baraques en ruines.
L'un des deux hommes nous expliquait, avec nonchalance, qu'il avait grandi ici. Ce qui était pour moi un formidable témoignage de l'histoire, était un ensemble de souvenirs personnels pour lui.
Il nous montrait les fours traditionnels qu'il utilisait et les coffres à bocaux pour l'hiver.
Parmi nos trouvailles, une publicité pour les cigarettes Lucky Strike, dont l'importation était possible à partir des années 1970.
Dans l'école, nous trouvions une édition du journal Комсомольская Правда : "Pravda du Komsomol".
La Pravda était un journal d'Etat publié par le Parti Communiste. Le Komsomol (organisation de la jeunesse communiste) en avait réalisé sa propre édition. Celle que nous avions entre nos mains avait été publiée le 15 avril 1986, onze jours avant la catastrophe.
Je trouvais également, dans une mairie, un exemplaire du journal La voix de Lénine paru le 6 avril 1986.
Ironiquement, toutes les écoles étaient équipées de masques respiratoires qui témoignaient de la crainte de l'arme nucléaire en pleine Guerre froide.
De nombreux panneaux faisaient la promotion de la discipline et du rangement.
Dans les anciens pays soviétiques, la Seconde guerre mondiale est toujours appelée "Grande guerre patriotique".
Les monuments aux morts étaient, avec les cimetières, les seuls constructions entretenues de la zone.
Dans un cinéthéâtre, une affiche de propagande derrière la scène disait "Vivre et travailler à la manière communiste !".
Dans un supermarché, un panneau indiquait les portions autorisées dans le cadre de la politique de rationnement.

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